Mes synesthésies

 

Bleu d’abord. Puis un peu de jaune et une musique. Paisible, calme, éternelle. Tadam, tadam. Amandine laisse flotter son corps dans les bras rythmés de la mélodie. Puis un horizon. Jaune dessus, bleu dessous. Le rythme prend forme, la ligne se tord et ondule. Tadam, tadam. Des petites bulles accompagnent chaque note et quand la musique danse, les points se mettent à chanter. Tous ensemble, ils s’échangent et s’entremêlent, dans des circonvolutions de couleurs infinies, avec un peu de doré discret et de nacré fainéant. Cette musique-là, c’est toutes les couleurs. Cette musique-là, c’est la berceuse de son âme.*

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Avant de lire, alors que j’étais étudiant, un article sur la synesthésie, je ne pensais rien de particulier à ce sujet parce qu’elle était aussi évidente pour moi qu’un volant pour une voiture. Je ne pouvais pas imaginer que ça puisse ne pas exister, tout le monde devait penser en couleur. Encore aujourd’hui j’ai du mal à concevoir des perceptions auditives par exemple qui ne soient pas accompagnée d’images et de formes. Ce très riche spectacle me questionne beaucoup sur un esprit qui en serait dépourvu totalement, c’est pourquoi je préfère penser que tout le monde construit ses idées et ses connaissances du monde de façon multisensorielle, mais que la survenue de ces associations à la conscience est plus rare (lire : La synesthésie : support de toute intégration du réel ?).

Bien que je pense les chiffres en couleurs, toujours les mêmes, je ne distingue pas nécessairement de géométrie ou de répartition spatiale particulière, je n’ai pas de “carte mentale” pour la numération. D’ailleurs, a contrario de Daniel Tammet ou d’autres synesthètes qui ont bénéficié de ces figures signifiantes pour maîtriser les mathématiques, il semblerait que cela ait été plutôt embarrassant pour moi. Les lettres (les graphèmes), les jours de la semaine, les mois ont également leurs couleurs, les calendriers d’ailleurs se déploient dans un espace tridimensionnel, en une architecture logique.

J’ai une conscience très vive de ma proprioception. Un recueil de petites histoires sur l’enfance que j’ai eu la chance de publier en témoigne. La nouvelle Fièvre illustre comment la douleur circulant dans mon corps manifeste sa localisation et son intensité par l’éclat et la forme des “flash”, figures qu’elle génère. J’ai écrit cette nouvelle sans réfléchir à l’origine des métaphores, j’ai compris bien plus tard que tout le monde ne voyait pas ses “sensations somesthésiques“.

Michel Chion, entre autre compositeur et écrivain, rédige en 1991 dans l’ouvrage L’audio-Vision une “ critique de la notion  de synesthésie ” : “ Nous sommes pour notre part très sceptique, non sur  le phénomène indéniable des auditions colorées et autres synesthésies,  mais sur le caractère utilisable et généralisable d’une théorie à ce sujet.  Messiaen disait – et pourquoi douter de sa parole – entendre en couleur  les accords, non les notes ; et pour d’autres (nous-mêmes, par exemple,  mais aussi d’autres musiciens ou mélomanes que nous avons rencontrés), ce sont les timbres d’instruments ; pour Scriabine, c’était le degré du son dans la gamme. Bref, à chacun ses correspondances personnelles. Ce qui nous mène à penser que celles-ci peuvent être influencés par de puissants facteurs culturels, individuels, historiques…, à prendre chaque fois en considération ”.

Voilà en grande partie ce qui, au fil de recherches faites dans un premier temps par simple curiosité, m’a rapproché de ce vécu intérieur auquel je ne prêtais pas une grande attention au départ. C’est également ce qui motive pour beaucoup le Projet Synesthéorie : si les témoignages que j’ai pu trouver sur la synesthésie auditive –> formes / couleurs évoquent des associations partielles, mes propres associations concernent tous les sons (le moindre son, a fortiori la musique), et portent très fidèlement leur signification.

Ces “images sonores” ne constituent pas en effet un instrument de mesure. Certains synesthètes auditifs  acquièrent parfois l’oreille absolue, mais elle est sans doute le produit complexe de prédispositions génétiques, d’immersion dans une riche culture musicale et d’apprentissages spécifiques. En ce qui me concerne les images “sont le son”, c’est-à-dire qu’elles témoignent de la réalité du son de la même façon que pour tout un chacun. Alors que physiquement l’onde sonore circule dans tout l’espace, notre cerveau en reconstruit une représentation localisée pertinente qui nous autorise à en définir la provenance, la nature et nous permet de comprendre l’information qu’elle porte : ce qui l’émet, où est ce qui l’émet et sa vitesse si cet émetteur se déplace, s’il peut être un danger ou au contraire nous attirer, etc. Notre cerveau interprète en permanence la réalité physique des sons pour autoriser notre adaptation.

C’est ce que semble être la synesthésie auditive pour moi. Elle ne me permet pas de calculer la fréquence d’un son, je ne vois pas le front d’onde circuler dans tout l’espace. Je ne perçois en image que “l’objet visuel” qui porte ce qui dans le son m’informe d’une réalité qui doit modifier mon comportement ou mon état. Ainsi mes images sont-elles extrêmement riches, esthétiques et toujours pertinentes; elles portent le sens du monde sonore.

Les applications que le Projet Synesthéorie souhaite développer sont notamment basées sur le potentiel signifiant de ces combinaisons, que je n’ai retrouvé à ce jour que dans très peu de productions techniques ou artistiques.

Enfin, et c’est là que l’autre grande partie du Projet Synesthéorie trouve son inspiration : les concepts, les idées sont pour moi autant d’images, de formes, mais surtout d'”affects colorés” qui constituent en moi des paysages extrêmement riches. La caractéristique principale de ces représentations est qu’elles influencent fortement ma pensée, en m’obligeant à réinscrire systématiquement mes idées dans le grand lien graphique (et esthétique) formé par l’ensemble de toutes les autres. Cela évoque bien sûr ce que dit Daniel Tammet du “tissage unique” et de ses capacités de mémoire ou de calcul, mais également l’irrepressible besoin de Pierre-Jean Vazel d’obtenir un résultat juste lorsqu’il effectue un calcul, afin de retrouver un bien être intérieur amoindri si la statistique reste fausse. Alors que j’ai commencé à écrire mon Essai sur la raison de tout à 20 ans et que je n’ai découvert qu’en 2010 (12 ans plus tard) l’existence des synesthésies cognitives, je comprends maintenant que ce travail suivait en fait le besoin d’harmoniser et rééquilibrer en moi, par le texte, des idées et concepts qui provoquaient déséquilibre et disharmonie lors de mes lectures de toute oeuvre philosophique, scientifique ou d’origine spirituelle qui tentait de répondre aux questions existentielles. Nos corps sont reliés physiquement au monde, notre esprit est en peine de considérer en permanence ce lien essentiel, il me fallait reconstruire mon inscription et celle de l’humanité entière dans une totalité définissante afin que mes perceptions retrouvent leur sérénité. J’ai été très surpris, mais extrêmement rassuré de constater que cette production, hors cadre et sans bibliographie, puisse trouver une crédibilité auprès de penseurs réputés.

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Si j’illustre la synesthésie en me référant à des personnes aux capacités attestées et aux expériences suffisamment documentées (voir la page Une autre pensée), je note peut-être une différence entre leur vécu et le mien : je peux assez aisément faire abstraction de ma perception multimodale. Elle est toujours présente et je ne sais penser autrement, mais elle n’est pas “envahissante” et m’autorise un accès à la communication et au monde sans contrainte particulière. Mon irrépressible besoin de relier les informations captées à un immense et unique ensemble de représentations intérieures – que je n’ai pas choisi et dont je me serais souvent passé – peut en revanche être assez pesant. Sa permanence revient un peu à s’endormir, se lever, manger, voir ses amis et prendre des vacances avec son patron, toujours là pour rappeler qu’il faut penser à l’entreprise plutôt qu’à soi-même.

* Citation en haut de page : Vincent Mignerot, Le petit camion jaune, page 144.

Références :
Michel Chion : L’audio-Vision (Son et image au cinéma), Nathan-Université, série “Cinéma et Image”,  Paris, 192 p. illustré, rééd. Armand-Colin, 2005

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  3. elec

    Lorsque j’étais enfant, les choses étaient associées dans ma tête à une forme et à une couleur. J’ai perdu cette perception en grandissant, et c’est bien malheureux. Je me souviens que pour moi, les jours de la semaine avaient une forme et une couleur. La semaine était représentée par une sorte de boucle irrégulière dans l’espace, en 3 dimensions, les jours de la semaine se succédaient sur cette boucle, en occupant des sections de taille différente, et chaque jour avait une couleur différente. C’était un formidable atout pour retenir les dates, non pas celles de l’histoire qu’on apprends, mais celles de mon vécu. Je n’avais aucun effort à faire pour me souvenir quand avait eu lieu un événement. Il était “par défaut” enregistré dans ma tête. Cela me paraissait parfaitement naturelle. Cette association me paraissait aussi évidente que les rayons du soleil en été apportent une sensation de chaleur agréable. Je le vivais un peu de la même manière. Je ressentais ces associations un peu comme une émotion, mais d’une autre nature. Si j’avais su que c’était exceptionnel, et que je perdrais cette faculté, je l’aurais travaillé pour la développer. J’ai l’impression d’avoir perdu un sens aussi essentiel que l’ouïe (et un peu moins que la vue)

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