Mes synesthésies
Bleu d’abord. Puis un peu de jaune et une musique. Paisible, calme, éternelle. Tadam, tadam. Amandine laisse flotter son corps dans les bras rythmés de la mélodie. Puis un horizon. Jaune dessus, bleu dessous. Le rythme prend forme, la ligne se tord et ondule. Tadam, tadam. Des petites bulles accompagnent chaque note et quand la musique danse, les points se mettent à chanter. Tous ensemble, ils s’échangent et s’entremêlent, dans des circonvolutions de couleurs infinies, avec un peu de doré discret et de nacré fainéant. Cette musique-là, c’est toutes les couleurs. Cette musique-là, c’est la berceuse de son âme. Vincent Mignerot, Le petit camion jaune, page 144.
Avant de lire, alors que j’étais étudiant, un article sur la synesthésie, je ne pensais rien de particulier à ce sujet parce qu’elle était aussi évidente pour moi qu’un volant pour une voiture. Je ne pouvais pas imaginer que ça puisse ne pas exister, tout le monde devait penser en couleur. Encore aujourd’hui j’ai du mal à concevoir des perceptions auditives par exemple qui ne soient pas accompagnée d’images et de formes. Ce très riche spectacle me questionne beaucoup sur un esprit qui en serait dépourvu totalement, c’est pourquoi je préfère penser que tout le monde construit ses idées et ses connaissances du monde de façon multisensorielle (voir hypothèse), mais que la survenue de cette multiplicité à la conscience est plus rare.
Bien que je pense les chiffres en couleurs, toujours les mêmes, je ne distingue pas nécessairement de géométrie ou de répartition spatiale particulière, je n’ai pas de « carte mentale ». D’ailleurs, a contrario de Daniel Tammet ou d’autres synesthètes qui ont bénéficié de ces figures signifiantes pour maîtriser les mathématiques, il semblerait que cela ait plutôt été embarrassant pour moi. Les lettres (les graphèmes), les jours de la semaine, les mois ont également leurs couleurs.
J’ai une conscience très vive de ma proprioception. Un recueil de petites histoires sur l’enfance que j’ai eu la chance de publier en témoigne. La nouvelle Fièvre illustre comment la douleur circulant dans mon corps manifeste sa localisation et son intensité par l’éclat et la forme des « flash », figures qu’elle génère. J’ai écrit cette nouvelle sans réfléchir à l’origine des métaphores, j’ai compris bien plus tard que tout le monde ne voyait pas la douleur.
Michel Chion, entre autre compositeur et écrivain, rédige en 1991 dans l’ouvrage L’audio-Vision une “ critique de la notion de synesthésie ” : “ Nous sommes pour notre part très sceptique, non sur le phénomène indéniable des auditions colorées et autres synesthésies, mais sur le caractère utilisable et généralisable d’une théorie à ce sujet. Messiaen disait – et pourquoi douter de sa parole – entendre en couleur les accords, non les notes ; et pour d’autres (nous-mêmes, par exemple, mais aussi d’autres musiciens ou mélomanes que nous avons rencontrés), ce sont les timbres d’instruments ; pour Scriabine, c’était le degré du son dans la gamme. Bref, à chacun ses correspondances personnelles. Ce qui nous mène à penser que celles-ci peuvent être influencés par de puissants facteurs culturels, individuels, historiques…, à prendre chaque fois en considération ”.
Voilà en grande partie ce qui, au fil de recherches faites dans un premier temps par simple curiosité, m’a rapproché de ce vécu intérieur auquel je ne prêtais pas une grande attention au départ. C’est également ce qui motive pour beaucoup le projet synesthéorie : si les témoignages que j’ai pu trouver sur la synesthésie auditive –> formes / couleurs évoquent des associations partielles, mes propres associations concernent tous les sons (le moindre son, a fortiori la musique), et toutes les caractéristiques physiques de ces sons. Ainsi l’intensité se traduit-elle par la dimension des images, la fréquence ou le timbre par des couleurs (je peux même distinguer parfois les harmoniques), l’attaque et la variation par la forme de l’image ainsi que la localisation des échos et réverbérations par le déplacement de l’image dans l’espace. Cet espace d’ailleurs ne correspond pas à mon champ visuel, si un son se produit derrière moi, je le vois arriver depuis cette direction. Les applications que le projet synesthéorie souhaite développer sont notamment basées sur le potentiel de ces combinaisons, que je n’ai retrouvé à ce jour dans aucune production technique ou artistique.
Enfin, et c’est là que l’autre grande partie du projet synesthéorie trouve son inspiration : les concepts, les idées sont pour moi autant d’images, formes, mais surtout affects qui forment en moi des paysages extrêmement riches. La caractéristique principale de ces représentations est qu’elles influencent fortement ma pensée, en m’obligeant à réinscrire systématiquement mes idées dans le grand lien graphique (et esthétique) formé par l’ensemble de toutes les autres. Cela évoque bien sûr ce que dit Daniel Tammet du « tissage unique » et de ses capacités de mémoire ou de calcul, mais également l’irrepressible besoin de Pierre-Jean Vazel d’obtenir un résultat juste lorsqu’il effectue un calcul afin de retrouver un bien être intérieur amoindri si la statistique n’est pas pertinente. Alors que j’ai commencé à écrire mon Essai sur la raison de tout à 20 ans et que je n’ai découvert qu’en 2010 (12 ans plus tard) l’existence des synesthésies cognitives, je comprends maintenant que ce travail suivait en fait mon besoin d’harmoniser et rééquilibrer en moi, par le texte, des idées et concepts qui provoquaient déséquilibre et disharmonie lors de mes lectures de toute oeuvre philosophique, scientifique ou d’origine spirituelle qui tentait de répondre aux questions existentielles. Nos corps sont reliés physiquement au reste du monde, notre esprit est en peine de considérer en permanence ce lien essentiel, il me fallait reconstruire mon inscription et celle de l’humanité entière dans une totalité définissante afin que mes perceptions retrouvent leur sérénité. J’ai été très surpris, mais extrêmement rassuré de constater que cette production, totalement hors cadre et sans bibliographie, trouvait une crédibilité auprès de penseurs réputés.
Si j’ai illustré le processus de synesthésie en me référent à des personnes aux capacités attestées et aux expériences suffisamment documentées (voir la page Une autre pensée), je note peut-être une différence entre leur vécu et le mien : je peux assez aisément faire abstraction de ma perception multimodale. Elle est toujours présente et je ne sais penser autrement, mais elle n’est pas « envahissante » et m’autorise un accès à la communication et au monde sans contrainte particulière. Mon irrépressible besoin de relier les informations captées à un immense et unique ensemble de représentations intérieures – que je n’ai pas choisi et dont je me serais souvent passé – peut en revanche être assez pesant. Sa permanence revient un peu à s’endormir, se lever, manger, voir ses amis et prendre des vacances avec son patron, toujours là pour rappeler qu’il faut penser à l’entreprise plutôt qu’à soi-même.
Références :
Michel Chion : L’audio-Vision (Son et image au cinéma), Nathan-Université, série « Cinéma et Image », Paris, 192 p. illustré, rééd. Armand-Colin, 2005
Page La synesthésie

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