Einstein, heuresthète ? La physique par la pensée imagée

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Einstein

 

“Les mots ou le langage, écrit ou parlé, ne semblent jouer aucun rôle dans mon mécanisme de pensée. Les entités psychiques qui servent d’éléments à la pensée sont, dans mon cas, de type visuel et parfois musculaire. Les mots conventionnels ou autres signes doivent être recherchés laborieusement dans un second stade…” A. Einstein, cité dans J. Hadamard, Essai sur la Psychologie de l’invention dans le domaine mathématique, Paris, Blanchard, 1959, p.75

 

Dans un article du magazine Sciences Humaines paru en décembre 2012, Jean-François Dortier rappelle qu’une pensée imagée de nature abstraite peut parfaitement accompagner la recherche et la découverte scientifique, en reprenant les propos d’Albert Einstein. Einstein aurait-il pu conceptualiser la relativité sans heuresthésie (la possibilité d’accéder, par la perception et sans exercice d’un contrôle conscient ou volontaire, à une connaissance ou une compétence objectivable) ?

 

Albert Einstein pensait en images. Il a expliqué comment ses découvertes reposaient sur des expériences de pensée très visuelles. Il s’imagine assis sur un rayon de lumière et, projeté ainsi à la même vitesse que le rayon lumineux, il se demande s’il pourrait se voir dans un miroir placé devant lui. « Les mots ou le langage, écrit ou parlé, ne semblent jouer aucun rôle dans mon mécanisme de pensée. (…) Les éléments de pensée sont, dans mon cas, de type visuel », écrit Einstein. Il ajoute que les mots conventionnels destinés à exposer sa pensée viennent après, « laborieusement ».


Si l’on en croit le mathématicien Jacques Hadamard, l’imagination – au sens d’une pensée en image –, joue aussi un grand rôle dans l’invention mathématique. Souvent, un mathématicien « voit » une solution en imaginant un chemin nouveau qui conduit entre deux domaines des mathématiques jusque-là séparés. C’est ainsi que le théorème de Fermat fut découvert. La vision vient en premier, la démonstration suit. Ce n’est sans doute pas un hasard si le mot « théorème » renvoie, selon l’étymologie grecque, au mot « vision ».


Ces témoignages semblent aller à l’encontre de la conception du philosophe Gaston Bachelard pour qui l’imagination était un « obstacle épistémologique » au progrès scientifique. Dans La Formation de l’esprit scientifique (1938), il soutient que la science moderne repose sur une abstraction de plus en plus grande. L’esprit scientifique suppose donc de s’extirper des représentations imagées, qui sont des sources d’erreurs. La science doit se défaire de la puissance évocatrice de l’imagination pour atteindre une rationalité abstraite.


Or dans le cas d’Einstein, l’imagination n’est pas ennemie de l’abstraction. C’est même à travers des expériences de pensée imaginaires (comme le fait de s’imaginer dans un ascenseur en train de tomber) que le physicien parvient à s’extraire de l’expérience courante et peut concevoir de nouvelles relations entre les choses.


Pour G. Bachelard, la pensée est tiraillée entre deux pôles : l’animus et l’anima, c’est-à-dire la raison et l’imagination. À la fois homme de science et poète, G. Bachelard ne mettait pas l’une au-dessus de l’autre, mais en faisait deux compartiments séparés de l’esprit humain.


Aujourd’hui, les historiens et philosophes des sciences admettent que l’imagination intervient dans la découverte scientifique – y compris dans les domaines les plus abstraits comme la physique ou les mathématiques. Einstein en a témoigné, comme bien d’autres physiciens. Les scientifiques seraient donc avant tout de grands rêveurs. Voilà de quoi réenchanter la science.

 
 

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2 Comments

  1. Pingback: Heuresthésie : comment Mozart et Einstein ont-ils créé ? | Crée ton Monde ...

  2. pauvre enfant

    Le problème de Bachelard, c’est qu’il s’inspire de Gaston Roupnel qui avait une forme de clairvoyance tout en maintenant un langage scientifique, le calibre de l’époque. Alors qu’on pourrait croire que Roupnel cherche l’imagination dans l’image, c’est un Historien qui interroge le paysage, et cherche au delà de l’image présente les traces d’une image antérieure. Peut être sur la signification des images, il se positionne par rapport à Roupnel pour chercher un point de vue plus personnel, du coup en impliquant l’éthique il s’appuie sur un fondement purement arbitraire.

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