Une autre pensée
On n’en finira jamais avec la sensation. Tous les systèmes rationalistes s’avéreront un jour indéfendables dans la mesure où ils tentent, sinon de la réduire à l’extrême, tout au moins de ne pas la considérer dans ses prétendues outrances. Ces outrances sont, il faut bien le dire, ce qui intéresse au suprême degré le poète. André Breton, L’Amour Fou (1937)
Nouvel article sur Ludwig Wittgenstein, qui vivait également une forme de « pensée sensible », heuresthésique, sur le site de l’Essai sur la raison de tout.
Veniamin, journaliste russe qui vécut au début du XXème siècle est hypermnésique : il se souvient de tout. Des listes de mots, des tableaux de chiffres, le contenu de ses réunions de travail pour lesquelles il ne prend aucune note… il retient tout et peut tout réciter 15 ans plus tard ! Le neuropsychologue Alexandre Luria est fasciné par Veniamin et l’étudiera pendant plusieurs années. Il va comprendre progressivement que les facultés de cet homme à la mémoire infaillible datent de sa plus jeune enfance et proviennent d’une forme de synesthésie qui fait appel quasiment à tous ses sens. Veniamin perçoit le monde, les objets, les mots, les chiffres, tout à la fois comme des goûts, des odeurs, des images, des sons, des affects. Submergée par cet ensemble d’information quais insécable, la mémoire de Veniamin n’effectue pas de tri et retient tout. Peu à peu rattrapé et dominé par ces souvenirs « omniscients », son esprit abandonnera Veniamin pour qui la différence entre le souvenir et la réalité deviendra difficile à discerner.
Paul Lidoreau, décédé en 1964, était un calculateur prodige, capable de manipuler et retenir de très grands nombres et d’effectuer sur ceux-ci des opérations complexes, dont il trouve les résultats à la fois de façon sûre et très rapidement. « Tout ce que j’ai cru entrevoir, c’est qu’il s’agissait d’une sorte de disposition de type spatial où les nombres auraient été les éléments d’un réseau à liaisons multiples, et où réseaux et liaisons auraient permis une sorte de conscience immédiate de tous les rapports relatifs possibles. » Tel est le témoignage d’Aimé Michel, qui rapporte une tentative d’interprétation de ses propres capacités par Paul Lidoreau. Comme Daniel Tammet, Paul Lidoreau semble suivre les indications visuelles et émotionnelles fournies par ses associations sensorielles de haut niveau. Outre Paul Lidoreau, l’histoire du calcul prodige est aussi faite de services rendus à la communauté, puisqu’avant l’apparition de l’ordinateur, il était parfois fait appel à eux dans des instituts de recherche pour effectuer des calculs complexes et longs, comme les calculs d’astrophysique ou de cristallographie.
Daniel Tammet est exceptionnel à plus d’un titre. Synesthète numérique formes/couleurs/spatialité, il perçoit également les graphèmes en couleur et possède une mémoire hors norme (il voit les chiffres en couleurs et formes, mais ils sont aussi répartis et organisés dans l’espace en 3 dimensions en fonction de leurs propriétés numériques). Voici un dessin de sa représentation des premières décimales du nombre Pi :
Malgré une crainte des relations sociales longtemps restée handicapante, il a su se rendre plus accessible et, par ses livres et ses nombreuses interviews, parvient à expliquer comment ses connaissances s’organisent selon un « tissage unique », dans lequel tous ses savoirs sont spontanément interconnectés. Ses synesthésies lui facilitent l’effectuation de calculs hautement prodigieux (le calcul de 37 à la puissance 4 ne lui prend que quelques secondes… voir la vidéo) ainsi que l’apprentissage rapide des langues (il en maîtrise onze et a appris l’islandais en une semaine). Daniel Tammet est connu dans le monde entier, il a pu rencontrer Kim Peek, également doué de capacités extraordinaires et qui a inspiré le film Rain Man. Ses capacités ont été étudiées par des scientifiques tels que le professeur V. S. Ramachandran du Centre d’étude du cerveau de San Diego, qui décrit d’ailleurs dans son livre Le cerveau, cet artiste, comment les synesthésies aident à la créativité et à l’apprentissage en général.
Pierre-Jean Vazel aimerait parfois « se vider la tête ». Extrêmement sensible au mouvement des corps, mais également fasciné par les chiffres, il ne peut considérer la performance d’un sprinter, même à la télé, autrement que comme un inextricable entremêlement de sons, formes, couleurs, goûts… Cependant, très vigilant à retrouver la cohérence du sensible, et par un laborieux mais persévérant apprentissage des statistiques de l’athlétisme, il va parvenir à partager ses acquis involontaires et à les mettre en valeur pour l’entraînement de sprinters de haut niveau, qui vont s’inscrire grâce à lui dans l’histoire du sport. Il n’a pas vraiment le choix. Il le dit lui-même (voir article) : « Si je me trompe de chiffre, c’est ma perception de l’image qui s’en trouve faussée. Ce n’est pas possible. » Pierre-Jean Vazel suit ses sensations pour redonner au coureur les informations les plus précises qui soient sur ses mouvements les plus fins lors de sa performance, sans ordinateur, en autodidacte… Un reportage passionnant offre l’opportunité de rencontrer un homme qui a su faire profiter – d’ailleurs longtemps avec un grande abnégation – de ses compétences perceptives afin d’améliorer les résultats des sportifs parmi les plus étonnants de la planète. Grâce à ses représentations enrichies de la statistique et à la discrimination de son regard sur le mouvement, il sait réinscrire l’athlète dans la trajectoire de sa course idéale.
La plupart des synesthètes découvrent par hasard que tout le monde n’associe pas spontanément plusieurs sens, tant cela s’impose et est évident pour eux. La communication qui grandit autour des phénomènes de perception associée mettra peut-être au jour un grand nombre d’individus vivant cette expérience, la rendant peut-être même banale. Toutefois, seuls certains d’entre eux paraissent développer de réelles compétences intelligibles et accessibles à la communauté en tant qu’elles manifestent de capacités d’apprentissages ou d’élaboration extrêmement complexes, aussi justes et vérifiables que s’ils avaient été effectués par ordinateur. En suivant les règles de l’étymologie et en acceptant le néologisme, ces personnes sont de véritables « heuresthètes ».
Si être synesthète c’est un peu comme lire en permanence le langage de propgrammation de l’Univers, sans nécessairement pouvoir spontanément le comprendre d’ailleurs, le projet synesthéorie espère rassembler des données objectives permettant de vérifier cette hypothèse, afin de comprendre les implications de l’intégration sensorielle dans les phénomènes exceptionnels autant que dans l’acquisition habituelle des connaissances.
- Pas encore de commentaire.

Suivez le projet sur :