Synesthésie universelle
L’intégration sensorielle, fonctionnement normal de la cognition humaine
Les neurologues savent depuis longtemps déjà que le cerveau humain est fait de différentes « aires » différenciées, chacune dédiée au traitement d’un type de données particulier. Les aires visuelles sont par exemple différentes des aires du langage, de même pour la sensorialité ou la motricité.
Une carte précise des zones dédiées à notre sensibilité (ci-dessous à gauche) et à notre motricité (à droite) a même pu être définie.
Selon cette organisation « géographique » de notre cerveau, chacune de nos pensée, chacune de nos connaissances du monde, si elles nous paraissent évidemment bien ordonnées, parfaitement circonscrites et définies, proviendraient en fait de la réunion d’ensembles d’informations répartis en plusieurs localisations d’apparence indépendante.
Lorsque nous avons rencontré par exemple un chat pour la première fois, cela a provoqué un ensemble de perceptions divers : odeur, bruit, forme générale, mouvement, etc… Notre premier souvenir, notre premier « enregistrement » de l’objet « chat », et tous les autres à la suite dans des conditions différentes qui viennent enrichir l’apprentissage, constituent des ensembles de données considérés chacun par les aires cérébrales qui leur sont dédiées. Ainsi, quand nous devons rappeler à notre conscience l’idée « chat », nous voyons une image de chat et nous en connaissons les propriétés (un chat miaule, un chat peut monter aux arbres…) mais ces connaissances proviennent de plusieurs zones corticales différenciées et parfois éloignées les unes des autres. La « motricité » d’un chat, provient de la zone du cerveau qui s’occupe de comprendre le mouvement, alors que sa couleur ou sa forme proviennent des zones dédiées au traitement de ces notions. De même notre crainte ou notre affection pour les chats viendra de l’endroit du cortex qui aura enregistré l’état de stress ou d’empathie que nous avons ressenti lors de nos différentes rencontres avec cet animal. Notre cerveau travaille ainsi constamment à recombiner des informations dispersées, par reconstitution du réseau de communication neuronales entre les aires concernées par une injonction ou un stimulus, afin d’avoir des représentations pertinentes, d’avoir des pensées structurées, un discours cohérent.
Mais ces différentes aires n’apparaissent pas d’emblée ainsi différenciées et compétentes. Sans rentrer dans les détails du développement neurologique de l’embryon, il faut nous rappeler que nous provenons tous d’une seule cellule première : un ovule fécondé. Ce sont les très grandes quantités de divisions successives et de spécialisations qui vont former un corps complet et fonctionnel à partir de l’unicité. Cependant, bien que l’embryogénèse débute nécessairement par une cellule unique et omnipotente, le monde (avant tout le corps maternel pour le fœtus) est déjà fait de toute sa richesse et envoie à cette cellule des vibrations, des couleurs, des stimuli de toutes sortes. Il y a donc une période durant laquelle un nombre limité de cellules, qui auront pour but de constituer le système nerveux, mais encore en cours de spécialisation pour former des aires dédiées à des fonctions différentes, doit tenir compte de toutes les stimulations provenant du monde extérieur à elles (intra utérin). A cette étape du développement – et qui sûrement perdure aussi longtemps qu’il est nécessaire pour parfaire les compétences de chacune des zones du système nerveux – ces cellules ne traitent pas d’une part les ondes sonores, d’autres part la luminosité, et ailleurs encore les différents arômes ou parfums qui font aussi le liquide protecteur de l’embryon. Elles considèrent au contraire d’emblée l’extérieur comme un tout, pour ensuite suivre les particularités de ce tout pour orienter leur développement, en sélectionnant parmi elles les cellules les plus compétentes pour chacune des tâches. Avant de se spécialiser, ce réseau primitif n’a d’autre possibilité que de transmettre entre les quelques cellules qu’il relie, à la fois des informations concernant des vibrations, des afflux énergétiques par la voie des photons et des jeux chimiques par la voie des molécules aromatiques, etc… Si ce réseau prototypique n’était pas capable de tenir compte d’un des sous ensembles d’informations qui lui parvient, il ne pourrait orienter aucune des cellules qui le constituent vers une spécialisation selon ce sous ensemble, il doit donc dans un premier temps être capable de traiter toutes les données qui lui parviennent qui sont utiles à son développement. Tous les apprentissages sont ainsi originellement multimodaux et combinent automatiquement les stimuli sans distinction possible, pour plus tard se différencier par division et spécialisation afin d’augmenter les performances du cerveau.
Si le concept de « chat » est pour nous tous un ensemble de réactivations d’éléments de savoir dispersés en différents lieux du cerveau, ces zones corticales ont toutes une origine commune et un moment de leur histoire est nécessairement fait d’un petit ensemble de cellules indifférenciées mais reliées au monde et qui percevait les stimuli sans être capable de les différencier. C’est sur les bases de ce fonctionnement et développement normaux de la cognition que la synesthésie viendrait prendre effet chez certaines personnes, quelque part entre les pôles de l’unité originelle et de la spécialisation complète. En considérant une complexe mais irréductible interrelation entre les facteurs génétiques et environnementaux indispensables au développement, la synesthésie serait le maintien d’une compétence de traitement indifférenciée, de la permanence des capacités du réseau à traiter simultanément des informations de natures différentes.
Pour un synesthète, lors des premières différenciations cellulaires par orientation de tel ou tel groupe de cellule vers telle ou telle compétence, il y aurait maintien, par un processus à découvrir, des compétences de ces cellules à traiter différentes sources d’information, comme elles l’ont nécessairement fait avant leur première spécialisation. Un synesthète a un goût amer dans la bouche lorsqu’il touche une surface rugueuse (par exemple) parce que son cerveau se « souvient » que son histoire est faite d’un temps où il ne pouvait faire autrement que de traiter ces deux stimuli avec les mêmes structures cellulaires. Le synesthète intègre le miaulement du chat avec des couleurs, car la première fois qu’il a entendu des fréquences sonores, son cerveau rudimentaire traitait avec les mêmes structures ces sources différentes. Les vibrations du son transmises à ces quelques cellules omnipotentes ne pouvaient être intégrées que comme une activation complète puisqu’elles étaient les seules à recevoir tous les stimuli. Une vibration active les cellules qui décodent tout l’extérieur, donc une vibration active autant que des photons. De même, lorsqu’une molécule aromatique parvient à la surface de ce complexe nerveux primitif et l’active, ce système peut répondre alors comme pour une pression et ainsi associer un goût à une sensation tactile.
Ce processus peut également être valable pour les apprentissages plus élaborés. Selon les indices fournis par les témoignages des calculateurs prodiges, l’acquisition de la numération par exemple devrait se faire au départ sur une matrice neuronale pluripotente, les toutes premières compréhensions du quantitatif (qui d’ailleurs apparaissent très tôt dans le développement) devant être intégrées par les mêmes systèmes neuronaux que ceux qui traitent l’intégration première de la spatialisation du corps ou la perception des couleurs. Ainsi des images et de la « carte mentale » qui aident manifestement ces calculateurs à trouver les résultats des calculs.
Si la synesthésie ne parvient pas à la conscience de tous, elle est bien un phénomène que tout le monde a vécu au cours de son développement. Je ne saurais m’exprimer au nom de ceux qui ne la vivent pas quotidiennement mais il est à trouver des indices de son implication dans le développement et le fonctionnement normaux du cerveau par les rêves que nous avons tous, peut-être même ces demi-sommeil si riches de sensations iconoclastes, également dans les expériences moins communes des paradis artificiels (obtenues par l’alcool, la marijuana, la mescaline…), dans lesquels il est admis que les associations intersensorielles sont fréquentes.
Cette façon de considérer le processus synesthésique permet de mieux entendre les notions de « tissage unique », de « matrice », que nous avons évoquées sur la page Une autre pensée notamment, mais aussi de comprendre les résultats étonnants des heuresthètes. Si chez ces personnes les apprentissages se font plus longtemps sur le support prototypique de cellules capables de traiter simultanément des informations du réel de nature différente, il est compréhensible que ceux-ci revêtent un aspect objectif et absolu. En effet, ce réseau neuronale pluripotent est trop premier dans le développement et trop peu différencié pour avoir subi les contraintes de la subjectivité, qui s’acquière au long de la différenciation identitaire de l’individu. Ainsi ces deux processus développementaux semblent-ils cohabiter chez les synesthètes : à la fois le développement normal d’une personnalité et d’un caractère, admissible en tant que tel dans la société humaine, et en même temps pour eux une capacité d’intégration du réel basée sur les premiers temps indifférenciés de la construction de leur corps physique, premiers temps marqués par la fusion identitaire absolue du prototype de leur être avec l’Univers. Cette liaison originelle indifférenciée, intrinsèquement définie par les lois de l’existence et de la physique universelle, ne peut se satisfaire du conflit, du compromis ou de l’imperfection. C’est en cela peut-être qu’elle est capable de guider l’heuresthète vers ce qui le dépasse lui-même : la vérité.
Il n’y a pas de magie. Les spectacles sensoriels offerts aux synesthètes n’apparaissent pas ex nihilo, ils ne sont pas le résultat d’un délire ou de fantasmes. Leur beauté, leur puissance et leur valeur heuristique proviennent de ce que nous avons tous en nous : le souvenir somatique de l’immanence du monde, la compétence oubliée de notre corps à accepter la fusion, et l’amour.
Note : Il est sûr que les processus en oeuvre dans la construction du système nerveux humain sont plus complexes que ce qui est décrit ici. Mais les témoignages des synesthètes semblent concorder avec le mouvement développemental évoqué sur cette page.
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