La synesthésie pas Barnab’

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Voici un article plus ou moins basé sur les neurosciences, dont le fond est inspiré par Wednesday is Indigo Blue (Cytowic, Eagleman, 2009) et la forme du dialogue reprise de Pourquoi les filles sont si bonnes en maths (Cohen, 2012).

Synesthé-quoi ?

La synesthésie est un mécanisme cérébral qui associe à un stimulus (une image, un son, une odeur) automatiquement et de façon cohérente une ou plusieurs autres réactions. Pour prendre un exemple, l’une des synesthésies les plus répandues est celle nommée graphèmes → couleurs. Un individu possédant ce type de synesthésie va associer à chaque lettre, chiffre ou symbole une couleur. Il va voir cette couleur en lisant le symbole.

Comment ça, voir ?

L’illustration la plus éloquente est peut-être cette scène de Ratatouille :

Ici Rémy possède une synesthésie extrêmement développée, qu’on pourrait catégoriser comme goût → (formes, couleurs, sons). L’action de manger le fromage déclenche l’apparition, dans “l’œil de l’esprit” (“in the mind’s eye” dans les termes de Cytowic et Eagleman), de formes animées, colorées et de sons. Pour les synesthètes graphèmes → couleurs, c’est la même chose, la lecture de la lettre provoquera par exemple l’apparition de bleu dans l’esprit du synesthète.

Il y a des synesthésies différentes ?

Des tonnes ! Un son peut déclencher une couleur, une lettre peut être associée à une personnalité (“G est sympa, quoiqu’un peu hautain”)… Certains synesthètes “voient” les nombres entiers comme s’ils étaient disposés sur une ligne brisée en trois dimensions (“4 est au-dessus à gauche de 3, mais moins profond que 5″). D’autres reçoivent des images vivides de formes simples colorées quand ils ressentent une douleur particulière.

Mais c’est très répandu ça ?

Les études varient, certaines estimations apparemment conservatrices donnent 1 personne sur 100 atteinte de synesthésie, d’autres 1 sur 20.

“Atteinte” ?

L’expression est malheureuse mais je l’ai utilisée pour soulever ce point. Ce n’est pas une maladie infectieuse ni un trouble mental, c’est une condition qui est simplement présente chez les synesthètes, en général depuis aussi longtemps qu’ils peuvent se le remémorer. On trouve souvent plusieurs synesthètes au sein d’une même famille, comme une “lignée”, ce qui pourrait laisser penser qu’une explication génétique existe.

Une race de supermutants vit donc parmi nous sans que l’on en ait connaissance ?

Non malheureusement, aucun des synesthètes n’a pu tirer des lasers avec ses yeux ou voler sur de la glace. Mais il est vrai que ce phénomène n’est pas tellement connu du grand public. Il est même probable que la plupart des synesthètes n’aient pas encore mis un nom sur leur condition. C’est toujours un choc pour un synesthète quand on apprend que non, tout le monde ne voit pas des couleurs en lisant ou place les nombres de 1 à 100 sur une ligne brisée qui part du sol et remonte jusqu’à sa tête en tourbillonant. La première réaction est plutôt : “Mais je pensais que c’était comme ça pour tout le monde !” Cela dit, depuis les vingt dernières années, le nombre d’articles académiques sur la synesthésie tend à exploser, alors que c’était un sujet assez peu étudié avant. Déjà on lui trouvait assez peu d’intérêt, mais surtout on n’était pas sûr que les synesthètes ne soient pas un peu mythomanes, ou une lubie d’artistes. Depuis, la multiplication de témoignages a réfuté ces théories.

Quel est l’intérêt justement ?

Grâce à de nombreuses innovations techniques (IRM…) et à l’essor de cursus pluridisciplinaires (biologie, psychologie, modélisation mathématique, gestion de données), la neuroscience s’est donnée du corps et a permis l’élucidation de nombreux résultats sur des questions très diverses, relatives à la connaissance et à l’apprentissage en majeure partie. Elle est finalement assez proche de la philosophie qui elle aussi se demande ce que l’Homme peut savoir et comment les expériences sensibles se couplent avec nos expériences spirituelles.

La synesthésie est du coup intéressante car elle met clairement en lumière le fait que deux personnes peuvent avoir des expériences très différentes d’une même situation. Un non-synesthète à qui l’on présente la lettre ne verra qu’un e, un synesthète le verra accompagné peut-être de la couleur bleue, d’un son de cloche et lui attribuera une personnalité précise (“le est hautain, sûr de lui”). Il est évident que le rapport à la réalité d’une personne à une autre change complètement, ceux qui ont étudié le langage en philosophie savent que c’est déjà là pour chacun une façon particulière de décrire et finalement façonner sa réalité. Il est moins évident que les expériences sensorielles, a priori objectives (tu vois un e, je vois un e), soient elles aussi sujettes à des modulations lorsqu’elles sont vécues. Et pourtant si !

Et quel est l’intérêt pour un synesthète ?

“Intérêt” est un peu fort comme mot, il laisse entendre qu’il n’y a que des bénéfices, alors que ce n’est pas du tout le cas. Pour prendre mon exemple, la synesthésie graphèmes → couleurs m’a souvent aidé dans des raisonnements ou pour mémoriser des choses, mais j’y reviendrai plus tard après avoir plus longuement parlé de cette forme de synesthésie. Mon amour de la musique s’explique peut-être par ma synesthésie sons → couleurs.

Alors parlons de la synesthésie graphèmes → couleurs. En quoi cela consiste-t-il au juste ?

Il y a synesthésie graphèmes → couleurs dès qu’il y a association systématique, cohérente et automatique d’un symbole et d’une couleur. Systématique signifie que cela se produit tout le temps et pas une fois sur deux, cohérente que chaque symbole est toujours associé à la même couleur et automatique que l’association est faite sans y penser. Le dernier point est peut-être le plus compliqué à expliquer à des non-synesthètes. Il faut imaginer un surgissement de couleur dès qu’une lettre est lue, exactement comme l’extrait de Ratatouille inclut au début (sans la musique et les formes pour une synesthésie graphèmes → couleurs stricto sensu).

La couleur est liée à la forme des lettres ?

Pas vraiment non. La lettre d fera toujours surgir du vert dans mon cas, qu’elle soit écrite d, D ou en majuscule cursive. Et cela est vrai pour toutes les lettres. Cytowic et Eagleman posent donc que c’est le concept plutôt que la forme qui détermine la couleur. Tiens d’ailleurs, si tu devais associer une couleur au a, laquelle choisirais-tu ?

Disons rouge, pourquoi ?

Parce qu’une étude a révélé que 73% des synesthètes graphèmes → couleurs voient la lettre en rouge, alors que deux synesthètes différents n’auront pas du tout les mêmes associations lettres / couleurs.

C’était ma question suivante, vous voyez tous les mêmes couleurs ?

Eh bien non, mais comme l’expérience du le démontre, il y a quand même des tendances générales. Parmi ces tendances, il y a celle de trouver des couleurs plus primaires pour les lettres les plus utilisées de l’alphabet. En anglais, ce sont les lettres e, t et a, dans l’ordre, et donc pour la plupart de ces synesthètes ces lettres ont des couleurs simples (comme bleu, vert et rouge). Ce sont en général les premières lettres que l’on apprend et héritent donc de couleurs moins “complexes”. A l’inverse, les lettres les moins utilisées ont des couleurs plus mêlées, moins fortes, voire pas du tout de couleur. Idem pour les nombres, le 0 et le 1 sont souvent attribués les couleurs noir et blanc. En effet, la distinction primaire qu’un enfant en bas âge peut faire sans savoir compter est la présence ou l’absence de quelque chose. Et si l’on ne devait utiliser que deux couleurs pour décrire le monde qui nous entoure, on le décrirait probablement en termes d’objets sombres et d’objets clairs. D’où l’association pour le zéro et le un.

Ah mais j’ai pourtant répondu correctement rouge, est-ce que ça veut dire que je suis synesthète graphèmes → couleurs ?

Si l’association est systématique, cohérente et automatique, oui. Sinon, probablement pas. Mais Cytowic et Eagleman ont une image intéressante. Ils postulent qu’inconsciemment, nous sommes tous synesthètes. Ils donnent l’image d’une chaîne de montagnes surplombée par une couche nuageuse très dense. Ce qui se trouve en-dessous de cette couche réside dans l’inconscient, au-dessus dans le conscient. Les synesthètes seraient ceux dont certains pics seraient suffisamment hauts pour percer les nuages de l’inconscience et qui, lorsqu’un stimulus tel que la lecture d’une lettre serait envoyé, la montagne “associer une couleur” serait réveillée et attribueraient consciemment une teinte. Pour les non-synesthètes, le signal parcourt la chaîne de montagnes sans toutefois donner de réponse consciente. Malgré cela, le stimulus, même inconscient, existe. C’est pourquoi on trouve des traces de synesthésie chez des non-synesthètes, et que la plupart des gens répondent “rouge” à la question de la couleur du a.

Et si on veut une explication scientifique de ce qui se passe plutôt qu’une image ?

Plus de rigueur ? OK, dans les limites de ce que mes connaissances en neurosciences me permettent 🙂 La synesthésie graphèmes → couleurs pourrait provenir du fait que les zones du cerveau qui sont activées lors de la lecture et lors de la reconnaissance d’une couleur sont extrêmement proches. Des connexions supplémentaires existeraient chez les synesthètent qui fait “déborder” le signal reçu lors de la lecture et active une couleur. La question est : ces connexions apparaissent-elles chez les synesthètes et pas chez les non-synesthètes, ou ont-elles disparues chez les non-synesthètes et pas chez les synesthètes ? Des expériences tendraient à valider la deuxième théorie. En effet on a noté chez le nouveau-né beaucoup plus de facilités à “mélanger” les sens entre eux, un signal visuel peut donner une réponse auditive par exemple. La synesthésie pourrait donc être quelque chose que l’on possède tous à la naissance mais qui se fixe chez certaines personnes et pas d’autres. L’acquisition de la conscience d’un enfant pourrait fixer la couche nuageuse (dont je parlais dans la question précédente) plus ou moins haut de telle façon que chez certains, la synesthésie reste présente.

Tiens, je me disais, t’as peut-être trop joué avec ton alphabet en bois quand tu étais petit ?

Bonne idée, effectivement on a tous eu ce genre de jouets et dans mon cas, j’ai appris à lire de façon autonome dès 3-4 ans en imbriquant les lettres dans une planche de bois et en regardant un nombre déraisonnable d’épisodes de La Roue de la Fortune à la télévision. Mais une visite à la cave pour déterrer l’alphabet en bois a démontré que trop de couleurs étaient différentes pour que cela soit concluant (1 sur 5 correspondaient à peu près, et même pas les plus “fortes” comme ou e). La référence à La Roue de la Fortune est intéressante car c’est une émission où les participants doivent trouver une expression en achetant des lettres. Si l’expression est Synesthésie et qu’ils achètent un ils font face à _._._e_._._e._._e. Une bonne stratégie pour trouver le mot le plus rapidement est d’acheter d’abord les lettres les plus fréquentes dans l’alphabet, peu de chances d’avoir plus d’indices sur un mot en achetant un z par exemple. Cela rejoint l’hypothèse que les lettres apprises les plus tôt, et qu’on rencontre le plus souvent, ont les couleurs les plus simples, comme c’est le cas chez moi.

Donc la synesthésie c’est philosophiquement cool, neuroscientifiquement fructueux à étudier, mais pour les synesthètes, ça a un intérêt ?

La réponse varie vraiment d’un cas à l’autre. Une visite sur un forum de synesthètes il y a quelques années m’a appris que certains vivaient extrêmement mal le fait de ne pas partager la même “réalité” que d’autres. Le sentiment d’être ostracisé ou incompris se révélait profond chez quelques internautes. Si on leur avait donné le choix de posséder ou non cette synesthésie, ils auraient décidé de ne pas devenir synesthète.

Dans le bouquin de Cytowic et Eagleman, une statistique est avancée précisant que la grande majorité (environ trois quarts) des synesthètes interrogés évoluaient dans des domaines artistiques, le reste étant plutôt affilié aux sciences ou services. Certains parmi ces artistes disent trouver l’inspiration dans leur synesthésie, un sens intime de la métaphore. Vladimir Nabokov, l’auteur de Lolita, était lui-même synesthète et y faisait constamment référence. Il suffit de lire le premier paragraphe de Lolita pour comprendre sa fascination pour la formation des mots, leur sonorité et ce qu’ils évoquent. Idem pour Kandinsky, dont les œuvres d’art assez idiosyncratiques révèlent une vraie vision personnelle de la géométrie.

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Et toi ?

J’aurais du mal à compter le nombre d’endroits où la synesthésie me file un coup de main. La forme très abstraite et réduite des mathématiques, utilisant peu de caractères dans les équations, fait que la plupart des expressions que je manipule sont très colorées. Une exponentielle sera bleue, une gaussienne (exponentielle avec un carré dedans, donc puissance 2) sera bleue avec un petit chapeau rouge, un lambda ajoutera une touche de vert… Quand j’avais dû apprendre la petite dizaine de lois de probabilité classiques, c’était facile de savoir si l’équation manquait de quelque chose. La densité d’une exponentielle est-elle seulement f(x) = e^(-tx) ? Non ça manque de vert, c’est plutôt f(x) = t.e^(-tx) !

Les notations musicales anglo-saxonnes (A = La, B = Si, C = Do etc…) sont également ultra-colorées. En déroulant une suite d’accords au piano, je vois les couleurs arriver successivement et sais que si du jaune avec une petite touche de vert suit, il faudra que je plaque un Do 7ème (car le C est jaune et le 7 bien vert).

Il y a également des moments plus flous, quand la fatigue me tient ou qu’une migraine s’installe, où la sensation de présence de couleurs se fait plus persistante, voire douloureuse. Un son ricochera plus longtemps et laissera une trace colorée derrière-lui, les signaux envoyés par la lecture s’empilent et débordent les uns sur les autres. Ça peut même devenir assez désagréable, une sensation d’être sur-stimulé, ce qui ne fait qu’accroître la fatigue. Mais les cas où c’est vraiment gênant restent quand même rares.

Qu’est-ce que je fais de tout ça alors ?

Plein d’idées ! Si tu veux en savoir plus ou même tester si tu es un synesthète ou non, visite le site http://synesthete.org/. Je ne peux que recommander le bouquin de Cytowic et Eagleman, qui est passionnant même pour les non-synesthètes. Il y a une liste très complète des différentes synesthésies existantes et certaines sont vraiment… exotiques ! (as-tu déjà eu l’impression de tenir un objet coupant en plastique blanc quand tu manges une pomme ?)

Et comme je le disais tout à l’heure, nous avons tous à un degré plus ou moins élevé la capacité d’associer nos différents sens, sans s’en apercevoir. Le meilleur exemple est musical : à quelques cas pathologiques près, nous avons tous tendance à associer une couleur claire aux notes aiguës et une couleur sombre aux notes plus graves. Il existe des tonnes d’exemple !

Pourquoi écrire cet article ?

Différentes raisons. Le point qui peut-être m’intéresse le plus est vraiment celui de la subjectivité de la réalité. La synesthésie répond à des questions que l’on pourrait trouver évidentes à première vue si l’on est pas conscient de l’existence de synesthètes. C’est un peu abstrait, je vais prendre un exemple.

Il y a un an j’étais en transit dans un aéroport (Washington Dulles je crois) et les concepteurs de l’endroit avait eu l’idée pas stupide d’associer fortement chaque terminal (A, B, C et D) à une couleur différente. Des grands panneaux colorés indiquaient les directions, des lignes colorées tracées sur le sol emmenaient dans les bons terminaux pour peu que l’on suive la bonne teinte. Mais dans mon esprit, ces quatre lettres A, B, C et D font respectivement surgir du rouge, du orange, du jaune et du vert. Je ne me souviens plus exactement quelles étaient les correspondances exactes dans les terminaux, mais j’ai le souvenir très net qu’aucune ne concordait avec mes propres associations, le A était peut-être le terminal vert, le B était jaune, le désordre total ! Un peu fatigué par le jetlag, un peu en mode autopilote, je me rappelle de nombreuses hésitations quant à la direction à suivre pour arriver dans mon terminal, suivant un coup la ligne verte qui correspondait inconsciemment au terminal A alors que j’aurais dû me rendre dans le terminal D.

Quand on cherche un design pour un système, on peut avoir cette tentation grisante de chercher le système universel, adapté à tous. Mais la présence de synesthètes prouve, s’il le fallait, que c’est une tâche probablement impossible. Même les meilleures idées, comme celles de Dulles, finiront par confondre une certaine classe de personnes. Difficile alors même de suivre cet idéal qui voudrait qu’un bon design soit aussi peu de design que possible, quand le moindre signal peut être interprété d’une façon entièrement paradoxale par certains. Evidemment la conception de Dulles reste profitable pour la quasi-totalité de la population… mais il peut être éclairant, au moins sur le plan théorique, de penser à ces cas limites.

Une autre raison est qu’expliquer ma synesthésie à des personnes autour de moi a déclenché une foule de questions diverses de leur part. Cet intérêt m’avait surpris au début, surtout à l’époque où j’imaginais que tout le monde colorait plus ou moins les lettres de l’alphabet. Mais s’il est probablement très difficile pour les non-synesthètes de concevoir ce qui se passe dans la tête de synesthètes, l’inverse est également vrai ! J’ai du coup un peu de mal à estimer combien le fonctionnement d’un cerveau synesthète est difficile à saisir pour des personnes ne possédant pas cette condition. Mais la réponse enthousiaste de mon entourage me fait penser qu’ils y trouvent un certain intérêt et veulent en général en savoir plus. Cet article est pour eux, pour ceux qui ont entendu le mot au hasard d’une conversation et se demandent de quoi ça s’agit et peut-être (ce serait cool !) pour ceux qui n’ont pas encore mis le mot de “synesthésie” sur leurs associations inconscientes.

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