Rigueur épistémologique : Synesthéorie et Zététique

 

 

La zététique, parfois définie comme l’« art du doute », se caractérise en pratique par une posture sceptique vis-à-vis des allégations « extraordinaires » et l’utilisation de la méthodologie scientifique pour leur étude.

Je tiens tout d’abord à remercier les membres de l’Observatoire de Zététique de Grenoble, qui m’ont invité à présenter lundi 4 juin 2012 la synesthésie et le Projet Synesthéorie lors de leur réunion mensuelle. La zététique a pour objet l’étude rationnelle, selon la méthode scientifique, des phénomènes dits paranormaux.

Un public curieux, d’ailleurs souvent peu informé sur le sujet des perceptions multimodales, constituait l’assemblée et de nombreux et judicieux questionnements ont été soulevés. Les premières questions, qui portaient sur un vécu synesthésique qui reste difficile à appréhender pour qui n’en fait pas l’expérience, ont pu trouver je l’espère quelques éclaircissements par les descriptions et illustrations de mon exposé.

Un débat ensuite a focalisé les attentions, portant sur la difficulté technique et méthodologique “d’objectiver” les synesthésies. J’aimerais apporter ici quelques précisions sur cette problématique.

Un très grand nombre de combinaisons sensorielles est possible. La variété de leur intensité et de leur richesse d’un individu à l’autre est également importante. De plus, leur “inutilité” pour l’adaptation humaine les fait rares dans la population générale (les raisons de leur présence chez certains ne sont pas connues à ce jour), elles sont par conséquent peu verbalisables et restent incongrues dans la relation subjective à l’autre. Ces particularités rendent certainement très difficile l’authentification des synesthésies.

Par ailleurs les outils qui permettront de mettre au jour les processus cognitifs en œuvre dans le fonctionnement multimodal de la perception existent déjà mais sont encore très rudimentaires, au regard du raffinement de ce fonctionnement neurologique particulier. Les tests par effet Stroop, les modèles de l’embodiment, l’Imagerie par Résonnance Magnétique Fonctionnelle (IRMf) et d’autres dispositifs apporteront toutefois chaque jour plus d’éléments de compréhension (lire aussi : La synesthésie, support de toute intégration du réel ?).

Si les protocoles expérimentaux semblent parvenir désormais à distinguer une personne synesthète d’une personne “neurotypique”, le scepticisme restera légitime pour autant que toutes les formes d’association ne pourront être objectivées avec certitude. Il faudra également veiller à ce que les tests soient capables de prouver qu’une personne qui le prétendrait de façon mensongère n’est pas synesthète.

Cette réunion avec l’Observatoire de Zététique, très enrichissante, me permet de réaffirmer le positionnement épistémologique du Projet Synesthéorie. Bien qu’il soit évidemment recherché de prouver expérimentalement que les synesthésies sont des perceptions authentiques, les outils ne parviendront peut-être jamais à le faire parfaitement. L’étude des apports des perceptions mulitmodales dans le fonctionnement normal de la cognition mais aussi dans ses manifestations extrêmes ou exceptionnelles doit alors se garder de tout prosélytisme et ne pas chercher à persuader son public. Il est supposé que les synesthésies (ou les perceptions transmodales, voir le site de Claire Petitmengin) peuvent aider à comprendre des phénomènes jusqu’ici inexpliqués : certains calculateurs prodiges, certains processus créatifs, les perceptions d’aura, les interprétations erronnées que nous faisons tous parfois de notre vécu… Les synesthésies auraient peut-être même eu une grande importance dans l’apparition des langages ! Mais il n’est prétendu d’aucune façon que les perceptions combinées appartiennent à la métaphysique ou procurent des super-pouvoirs.

L’Essai sur la Raison de Tout, publié en 2008 aux éditions Pleins Feux, est un modèle philosophique dont l’inspiration serait typiquement sensorielle. L’articulation des arguments et l’équilibre global du texte semblent en effet avoir été guidés par une pensée imagée que je vis très intensément.

Bien sûr il ne m’est pas possible à ce jour de prouver que ce sont mes représentations graphiques et esthétiques des concepts qui ont structuré ce travail. Cependant tout son contenu a la prétention d’être rationnel et de respecter la méthodologie scientifique. C’est cette correspondance entre le sensoriel premier et le rationnel sûr que je nomme heuresthésie.

C’est autour de ce concept que pourront je l’espère se réconcilier les sceptiques et les crédules. L’heuresthésie fait le lien entre l’inconnu perceptif qui est peut-être à la source de toute connaissance et le certain qui ignore encore tant de lui-même. Si l’étude de nos sens – par lesquels passe toute l’information auquel notre esprit a accès – peut aider à comprendre ce que nous sommes, il paraît alors important de l’opérer avec sérieux et rigueur.

 

Vincent Mignerot.

 
 
 

5 Comments

  1. Maurice

    La belle rigueur de l’expression renforce largement sens (la forme c’est un peu le fond qui remonte à la surface V.H.)
    Merci pour cette ouverture.

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